On est déjà loin de la simple contestation électorale en Iran. Que s’est-il vraiment passé ?
On vient d’assister à un véritable coup d’Etat de la part des autorités en place. A l’élection présidentielle de juin, ils ont changé le résultat, avec l’aide du Guide, M. Khamenei, du Conseil des gardiens qui supervise les élections et des Gardiens de la révolution qui contrôlent le pays.
M. Khamenei a lui-même, de façon illégale, transformé le rôle du guide au profit de son pouvoir personnel. Ensuite, il a placé des hommes à lui partout et, enfin, il a interprété à sa façon la Constitution. Le premier chapitre de la Constitution définit les droits des citoyens, mais, en Iran, il n’y a plus que la censure et les arrestations.
Ensuite, examinez ce rouage que nous appelons "Conseil des gardiens". Son rôle – c’est inscrit dans la Constitution – est de "surveiller" les élections. Ce qui veut dire veiller à leur bon déroulement. Qu’en a fait Khamenei ? Une interprétation abusive. Il a inventé que le Conseil des gardiens – des hommes qu’il a lui même nommés – opère d’abord une "sélection" des candidats, selon des critères qui lui conviennent.
Ce qui fait, par exemple, qu’aux dernières législatives, en 2008, il n’y avait pratiquement plus de candidats réformateurs en lice lorsque, dans un deuxième temps, les Iraniens ont pu enfin voter. J’appelle cela un "Parlement désigné", pas un vrai Parlement élu. C’est comme la République islamique. Pour moi, elle n’est plus ni une République ni islamique. C’est juste un mot sur le papier. On ne peut vraiment pas continuer avec ce système tel qu’il est devenu.
En faisant de la République islamique un régime autoritaire islamique, le Guide a un but religieux ?
Ecoutez, dans le conflit actuel, il y a deux islams qui s’opposent. L’"islam vert", celui de la tolérance qui croit à la liberté et surtout qui professe que les valeurs islamiques sont pleinement compatibles avec la démocratie. Cet islam était représenté par le grand ayatollah Montazeri à Qom, mort récemment. Il est incarné aujourd’hui par des gens comme l’ex-président réformateur Mohammad Khatami ou Mir Hossein Moussavi (chef de file de la contestation).
Et puis il y a ce que j’appelle l’"islam noir", celui de Khamenei et de l’ayatollah Mesbah Yazdi, le mentor religieux ultrafondamentaliste de M. Ahmadinejad. Eux sont convaincus qu’ils doivent exporter cet "islam noir" dans le reste du monde et que les gens ont le devoir d’y adhérer. C’est pourquoi ils se sentent justifiés de l’imposer, s’il le faut, par la force.
Avant de devenir guide en 1989, M. Khamenei n’était ni grand ayatollah ni même ayatollah, son "titre" est politique. L’imam Khomeyni lui-même (fondateur de la République islamique) le désignait comme hodjatoleslam, c’est-à-dire un religieux de troisième catégorie. Et l’ayatollah Montazeri – qui était un marja, la plus haute autorité religieuse, et l’un des fondateurs de la Constitution – lui reprochait de ne pas avoir les capacités pour assumer le rôle de guide.
C’est M. Khamenei qui dirige ?
On se le demande, tant, pour pallier son manque de reconnaissance "religieuse" et de prestige, il s’est entouré de gardiens de la révolution et de services secrets. Il a totalement changé en devenant "guide". Avant, il y a même des moments où je l’aurais décrit comme réformateur. Depuis qu’il a concentré 80 % du pouvoir entre ses mains, il s’est imaginé qu’il tient ce pouvoir de Dieu et n’a de comptes à rendre qu’à Dieu.
La solution ?
Un référendum, je crois. Il faut poser une question avec trois solutions : "Voulez-vous une République islamique sans Guide suprême ? Une République qui ne soit plus islamique ? Une République islamique avec un Guide suprême ?" Je pense que les commandants des Gardiens de la révolution et quelques fondamentalistes seront pour la troisième option ; beaucoup de jeunes pour la seconde et environ 50 % des Iraniens pour la première. Ils ne veulent pas, je crois, renverser le régime, mais ne veulent plus d’une dictature au nom de la religion.
Propos recueillis par Marie-Claude Decamps
